Stéphane, vous dirigez Les SUDS, à ARLES, qui va fêter sa 31e édition en 2026 : si vous deviez nous ouvrir une « porte dérobée » sur les coulisses du festival, à quoi ressemble concrètement une journée type pour vous pendant ces 7 jours et 6 nuits de musiques du monde ?
Elle démarre en douceur, avec un petit déjeuner oriental, en compagnie de l'équipe, de spectateurs et de curieux, et elle se poursuit au rythme des rendez-vous du festival, avec, pour ma part, un temps fort entre 12h30 et 13h30. C'est le temps de l'apéro découverte où, avec Marie José, la fondatrice du festival, on présente les artistes invités, qui prennent la parole et interprètent un ou deux morceaux de leur choix. Il y a parfois des impros, des impromptus entre les participants. C'est joyeux et très apprécié du public.
Vous dites que programmer des musiques du monde est un acte politique : comment ce positionnement se traduit-il, très concrètement, dans vos choix artistiques pour 2026 – des têtes d’affiche comme Gaël Faye, Fatoumata Diawara ou Camélia Jordana/Sofiane Saïdi jusqu’aux découvertes programmées en Apéros, Siestes ou Salons de Musique ?
Gaël Faye partagera la scène avec Jowee Omicil, deux artistes qui incarnent, chacun à leur façon, une idée de la créolité, Fatoumata est originaire d'un pays avec lequel les relations diplomatiques sont tendues, et qui connaît une instabilité politique dangereuse, la soirée avec Camelia Jordana et Sofiane Saïdi s'ouvrira avec Aïta mon amour, et grâce au soutien de la Saison Méditerranée, nous permettra de valoriser les matrimoines du Maroc et de l'Algérie... Créolité, géopolitique, place de la femme, chacun des fils de cette édition nous relie au politique dans ce qu'il raconte notre rapport à l'autre, dans le flou des contours de sociétés qu'on essaye de nous présenter trop souvent comme figés. Le festival est une fête, où nous invitons le public à danser, à s'émouvoir, mais c'est aussi un espace où nous tentons de donner certaines clefs de compréhension pour un monde en mouvement. C'est le cas par exemple lorsque nous accueillons des artistes d'Iran, sur scène, mais également à l'occasion d'un salon de musique qui est une interview en public, ou encore pour notre rencontre publique, avec Olivier Hamant, Edwy Plenel, Françoise Nyssen, Bastien Sibille... autour de la question "Et maintenant, on fait quoi ?". Les spectateurs sont en attente de ces temps d'échanges et de réflexion, qui placent la musique comme une porte d'entrée vers des problématiques plus larges.
Les SUDS, à ARLES se déploie de 10h à 3h du matin dans des lieux très différents – du Théâtre Antique aux espaces plus intimistes : quels sont les principaux défis logistiques et humains pour tenir ce rythme sur une semaine, et comment coordonne-t-on les équipes, les artistes et la ville pour que tout tienne debout ?
Par le nombre de lieux, l'amplitude horaire, mais aussi par sa durée (7 jours !), le festival est atypique et demande une organisation très rigoureuse, que l'on a élaboré et peaufiné au fil des éditions. Nous ne sommes que 5 permanents à l'année, épaulés par une équipe de 2 régisseurs qui nous accompagnent dans le processus de production et un pool de stagiaires à partir de février. L'organisation reste extrêmement horizontale, avec des responsables de services très autonomes, c'est l'une des conditions de réussite du festival, car, comme tous, nous devons travailler avec des contraintes de moyens très fortes, et il nous faut tout optimiser : de l'occupation des lieux à celle du backline, des plannings des véhicules à ceux des équipes, tout est calculé au plus juste. Les artistes passent souvent deux ou trois jours sur place, ils ont le temps de profiter de l'ambiance, de la ville, de faire des rencontres et ils comprennent très vite l'intérêt de répondre à nos multiples sollicitations (interviews, salons de musique, apéros découverte...), mais là aussi, ça n'est pas sans conséquence sur l'organisation. Quant à la ville, nous ne pourrions organiser un tel événement, avec une douzaine de scène réparties sur toute la commune (jusque Salin de Giraud, à 35km du Théâtre Antique !) et près de vingt salles de stages sans une bonne coordination avec les services municipaux.
Avec 60 concerts et événements, plus 40 stages et master classes, comment s’organise en amont la « mécanique invisible » de la programmation : arbitrages budgétaires, équilibre entre têtes d’affiche et découvertes, diversité géographique et esthétique, gestion des aléas (annulations, retards, conditions météo) ?
Pour les têtes d'affiches internationales, la programmation a tendance à se faire de plus en plus tôt, ce qui étire la période de programmation de juin à mars ou avril. Jusque récemment, nous avions la chance de travailler dans un cadre budgétaire relativement stable, qui permettait de se projeter en limitant la prise de risques. Mais les politiques publiques de la culture n'ont pas été épargnées par les coupes budgétaires, quand bien même leur poids relatifs dans les budgets des collectivités ou de l'Etat est minime. Nous entrons donc dans une période d'instabilité qui, cumulée avec les évolutions du calendrier et les nouveaux risques, notamment liés au changement climatique, nous obligent à revoir notre manière de travailler. Nous avons donc fait le choix de renoncer à une catégorie d'artistes, celle de têtes d'affiche relevant plutôt de la variété ou de la pop music, pour nous recentrer sur notre coeur de cible, les musiques du monde. Ce choix est à la fois dicté par un impératif économique, mais aussi une volonté de réaffirmer l'identité du festival pour nous singulariser et renforcer le lien avec le public. L'équilibre entre ces artistes qui tiennent le haut de l'affiche et les autres, largement majoritaires à Suds, procède de la même logique : les nouveaux spectateurs viennent souvent pour les premiers, ils reviennent toujours grâce aux seconds. Ensuite, tout est une question d'équilibre entre les esthétiques (ce qui s'écoute assis, ce qui s'écoute en dansant), les origines (nous mettons un point d'honneur à accueillir des musiques d'ici et d'ailleurs), entre les femmes et les hommes... C'est le respect de ces équilibres, cette alchimie qui fait que le festival peut aussi se prétendre inclusif, c'est grâce à la diversité de ces propositions, aussi singulières soient-elles, que nous pouvons défendre l'idée d'un message universel : celui que la culture est facteur d'émancipation et de lien.
Vous avez aussi une vision de réseau et de filière à travers vos engagements passés à Zone Franche et aujourd’hui au SMA : en quoi cette expérience pèse-t-elle concrètement sur votre manière de construire Les SUDS, à ARLES – négociation avec les artistes, défense des droits culturels, conditions d’accueil des publics et des équipes ?
L'implication dans ces réseaux et ces dynamiques permet d'abord de mettre au service du collectif notre expérience et nos relations. Ensuite, c'est une manière de partager autour de valeurs communes des engagements qui, portés à plusieurs, ont plus de chance d'aboutir. Je parle de problématiques de financement de la culture bien sûr, et celles des festivals en particulier, mais aussi de circulation des artistes, de règlementations, de liberté d'expression et de création... Enfin, ce sont effectivement des endroits d'échange sur nos pratiques, qui nous permettent d'améliorer les conditions d'accueil ou notre impact carbone par exemple, sur nos référentiels, et notamment celui des Droits Culturels, sur des points techniques et juridiques. En revanche, ce sont des endroits dédiés à l'intérêt général, ce qui exclut la défense des intérêts particuliers et ne laisse donc pas de place aux négociations avec les producteurs.
Si l’on se projette vers la 31e édition de 2026 et au-delà, comment imaginez-vous l’évolution d’un grand festival de musiques du monde comme le vôtre : quels virages à prendre sur l’écologie, l’accessibilité sociale, la relation avec la ville d’Arles, ou encore l’usage du numérique sans perdre l’esprit de féria et de résistance qui vous est cher ?
Dans les années à venir, nous allons devoir continuer de nous adapter à une nouvelle réalité économique et aux conséquences du changement climatique. Nous avons déjà modifié certains horaires du festival (montages et démontages, concerts du matin), déplacé une scène pour l'ombrager, sans parler de la distribution gratuite d'eau au public et autres aménagements pour améliorer le confort des spectateurs. Mais nous ne pouvons pas faire l'économie d'une réflexion sur la désirabilité du midi de la France en été, simplement, celle-ci doit être globale, et impliquer les décideurs et les acteurs de la vie économique et de la société civile pour penser les aménagements calendaires qu'une réforme structurelle impliqueraient. Sur les problématiques économiques, je pense qu'il est indispensable de repenser l'évaluation de nos projets et de nos actions sous l'angle de leur utilité sociale, nous ne pouvons les réduire à des facteurs d'attractivité économique, ou les juger sur de seuls critères quantitatifs. Enfin, il y a également un réflexion à mener sur les financements privés, et dans ce domaine, l'exemple de mise en commun réalisée à l'occasion de Marseille, capitale européenne de la Culture, peut nous inspirer.
Pour conclure, que diriez-vous à un jeune ou à une jeune qui rêve de travailler dans l’organisation d’un grand festival de musiques du monde : quelles réalités des coulisses doit-il ou elle accepter, et quel conseil essentiel lui donneriez-vous pour durer dans ce métier exigeant ?
Les musiques du monde sont un champ d'exploration qui se renouvelle sans cesse. Les artistes qui oeuvrent à la transmission et à la réinvention de ses répertoires sont d'une générosité et d'un talent sans pareils qui nous ont permis de réaliser en 31 ans, 31 festivals uniques. Mais le développement des Suds s'explique aussi par la stabilité de son équipe, de son implication et de la conviction que chacun de ses membres a de participer à une aventure collective dont l'enjeu dépasse celui d'un simple festival. Ce sont des métiers exigeants, qui demandent de la souplesse et un investissement réel, mais qui, en retour, offre la satisfaction de donner un sens à notre engagement, de participer à une histoire de partage, de vivre-ensemble, d'ouverture vers l'Autre.
Pour en savoir plus : https://www.suds-arles.com